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Peintre cubain établi en France, Carlos Sablón fait vivre une culture esthétique qui trouve ses racines en Amérique du Sud et dans les Caraïbes, et dont le poids dans notre rapport au monde a été trop souvent sous-estimé par l’histoire des arts européenne. Observer l’une de ses toiles revient à côtoyer un morceau d’humanité, un espace et une temporalité aussi familiers qu’insondables.


Le XXe siècle fut bien paradoxal. Grand siècle des applications concrètes de la pensée scientifique, il fut aussi celui de l’imaginaire et de l’irréalisme. La « sphère » de Lovecraft en formalisa l’intuition à l’aube de la période : à mesure que les connaissances croissent, la conscience de l’ignorance croît avec elles et avec cette conscience de l’ignorance, la peur de l’inconnu et le besoin instinctif de combler les vides du savoir, coûte que coûte. Le front pionnier sud-américain, cet autre Far West dont l’épopée n’a pas eu à pâlir devant les légendes de l’Ouest états-unien, fait partie de ces territoires particuliers où l’imaginaire contemporain s’est ébroué avant d’atteindre sa maturité artistique, dans laquelle nous baignons encore. Contrées dures, contrées dangereuses mais contrées pleines de promesses et de rêves, un regard s’y est forgé qui avec une poignée d’équivalents dans le monde a fait naître une notion essentielle de la création contemporaine : en donnant une forme au non-rationnel, l’art peut remplir l’espace que la raison laisse vacant et ainsi suppléer aux limites de la science. Avec ce Réalisme magique ou Réalisme merveilleux, ou plus tard Réalisme fantastique exprimé en littérature pour ne citer que quelques-uns de ses avatars successifs, il ne s’agit plus d’opposer raison et superstition, science et magie, mais de les croire complémentaires. C’est cette idée que l’on retrouve dans les principes esthétiques et narratifs qui ont perduré jusqu’à nos jours dès lors que le sujet d’une œuvre réside dans le mystère. Le mystère qu’il soit scientifique ou humain, est toujours existentiel.


Entre ésotérisme saugrenu et intuition géniale, ces mouvements ont façonné une part non-négligeable de notre rapport au réel et dans cette histoire, les cultures sud-américaines et caribéennes ont joué un rôle prépondérant. De Borges à Jacques Stephen Alexis en passant par Alejo Carpentier, pour n’évoquer à grands traits que ses principaux théoriciens, le rêve ne se contente pas de se mêler au réel comme un symbiote s’attache à son hôte ainsi que le fait le Merveilleux de sensibilité européenne : le rêve est tout le réel et le réel est tout le rêve. L’irrationnel devient la clef de la raison et la raison l’un des nombreux aspects de l’irrationnel. L’un et l’autre se soutiennent mutuellement et lorsque l’on pense avoir enfin saisi l’un, on est rattrapé par l’autre.

C’est dans cette grande histoire du Réalisme magique que Carlos Sablón inscrit son travail de peintre. Cubain comme Alejo Carpentier, Guillermo Cabrera Infante qu’il admire en tant qu’artiste et en tant qu’homme, et comme plusieurs des grands « faiseurs d’images » et « passeurs de contes » qui contribuèrent à conférer à ce mouvement sa forme, cousine mais bien distincte du surréalisme et de l’onirisme alors en vogue en Europe et en Amérique du Nord, Carlos Sablón est aujourd’hui l’un de ses principaux représentants dans le monde et peut-être le plus grand ayant élu domicile en France.

Né à Cuba en 1981, il a dans sa construction personnelle intégré très tôt l’utilité de suivre conjointement un parcours d’artiste, d’historien d’art et d’enseignant. Cela a son importance. Loin des barrières dressées entre pratique et théorie, entre parcours universitaire et carrière d’artiste, cette transversalité rappelle que le sens de l’art est aussi d’exister de façon protéiforme dans l’intellect, dans l’œuvre et le monde. Ce n’est pas simplement une transversalité des connaissances pratique à la création mais plutôt la conscience que cette création, son mystère, réside dans chaque instant, chaque lieu, chaque phénomène découlant des lois qui régissent le réel. Quête d’éternité passée dans la Bibliothèque de Babel où l’objet, son exégèse et l’exégèse de son exégèse, font égale obsession. Là se trouve l’essence du Réalisme magique : dans ce que la raison autorise à concevoir mais que l’irrationnel seul permet d’imaginer au sens propre, de mettre en image. Ainsi, l’art ne se contente pas d’être vécu, pensé, effectué mais accède à une dimension qui n’est ni tout à fait tangible ni tout à fait éthérée. En chaque moment de peinture, chaque lecture, chaque étude, chaque découverte, l’art véritable semble à portée de main. Main qui s’éloigne à mesure qu’on s’en approche.


Formellement, la création de Carlos Sablón fait appel à de multiples références esthétiques et conceptuelles mais ne se laisse jamais prendre au piège de la satisfaction intellectuelle. Ses œuvres demeurent toujours des propositions intimes dont l’analyse, si elle permet d’en identifier le langage et ses origines, n’offre pas de solution à qui craint les apories. Son style lui-même devrait avertir le spectateur sur sa nature profonde : son réalisme soigné n’indique rien, n’impose rien à l’esprit, flatte l’œil pour mieux laisser ses sujets désarçonner celui qui prétendrait pouvoir tout comprendre jusqu’à la magie des temps anciens, leurs rites et leurs contes. La technique, impeccable, est là. Elle dit beaucoup et dissimule encore plus.


Les tableaux de Carlos Sablón présentent une grande force, l’une des plus précieuses et des plus rares dans la peinture contemporaine : quelque soit le point d’accès qu’on y trouve, en fonction de ses propres connaissances, des symboles qu’on se plaît à y reconnaître, de son degré d’ouverture à une existence merveilleuse, qu’elle soit un simple fantasme ou une conviction, du degré de distance intellectuelle avec laquelle on aborde le monde et les arts, ils nous transporteront toujours « quelque part ». Ce quelque part n’est pas un ailleurs lointain ni une irruption du fantastique au coin de la rue, mais un endroit qu’on ne peut définir autrement, tel l’Aleph qui surpasse les mots. Les amateurs de surréalisme indescriptible seront ici déçus dans leur quête d’irrationnalité totale et injustifiable : le travail de Carlos Sablón est avant tout remarquable car, fidèle à la filiation artistique dont il est l’héritier, il sait que la plus grande des fascinations ne réside pas dans l’impossible, qui n’est souvent qu’une paresse illusoire de l’esprit, mais dans le possible ; dans l’immense, l’incommensurable, le subjuguant possible.


Dans son roman de 1953 intitulé Le Partage des eaux, Alejo Carpentier conte l’aventure d’un musicologue citadin parti à la recherche d’une musique primordiale, celle que des populations isolées continueraient selon lui de jouer par l’imitation des bruits de la nature, de la forêt et des fleuves, et qui aurait jadis été le terreau fondateur de cet art. La dimension initiatique de cette histoire est évidente. Mais ce qui la rend plus forte encore est que cette initiation, si elle fait effectivement la part belle à une symbolique complexe, repose toute entière sur une démarche intellectuelle rigoureuse, sur une intuition scientifique absolument raisonnable. La pulsion de créer est la même pulsion que celle qui pousse à explorer l’inconnu, à comprendre ce qui n’est pas compréhensible. Tout se passe comme si l’art véritable apparaissait préalablement à l’œuvre, dans le chemin à la fois matériel et immatériel qui permet d’y accéder. Ce que l’on considère comme vérité n’est qu’un aspect secondaire de cette quête qui est au fond plus fondamentale : la loi première qui autorise l’existence d’une vérité.

Qu’on y reconnaisse d’emblée le socle du réel qui l’a vu naître ou bien la sève de l’esprit qui s’élève et jaillit en tout point de la vie, et que l’on se place d’un bord ou de l’autre de la raison, le travail de Carlos Sablón incite à rêver si ce n’est à croire, à la possible rencontre avec cette mélodie originelle. La question qu’il faut dès lors se poser est la suivante : quel parcours nous sera nécessaire afin d’en écouter les sons immaculés ? Et s’il s’agissait finalement d’un voyage dans la forêt de l’âme humaine, là où sont conçues les idées dont on ne sait bien où commence et où s’arrête le rêve, ces idées préalables aux noms, de celles qui font se tenir l’homme sur l’extrémité du monde ?


Thibaud Josset

Redacteur en Chef

Univers des Arts

Magazine d'art contemporain


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