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Quand j'avais dix sept ans j'ai vu une photographie de la peinture « Le jardin des délices » du Bosco, qui me laissa fasciné, dès lors je m'intéressai à l'art et, inconsciemment, à ce qui bientôt sera mon travail. Depuis mes études en art j'ai approfondi peu à peu ma connaissance des techniques des maîtres anciens ; les artistes qui ont inspiré mon œuvre appartiennent principalement à l'Ecole flamande des XV, XVI, XVII siècles, ce qui recouvrent les styles artistiques du Gothique, Renaissance, Maniérisme et Baroque. Des artistes tels que Jan van Eyck (1390-1441), Pieter Huys (Anvers, v. 1519 - v. 1584), la dynastie des peintres Brueghel, Le Bosco (Jheronimus Bosch 1450-1516). L'Ecole d'Anvers a été pour moi d'une grande importance notamment les peintres du baroque flamand que sont Rubens (1577-1640) et ses disciples : A. van Dyck (1599-1641).

Tandis que je développais mon œuvre et pas seulement en peignant sinon en capturant les inquiétudes du monde qui m'entoure et mon origine cubaine, je découvris le travail de Wifredo Lam (1902-1982), l'artiste qui transmit d'une façon extraordinaire le syncrétisme du créolisme cubain et l'a placé au plus haut des courants artistique du moment.

Mon travail va jusqu'à ce même objectif mais à partir d'un point de vue particulier : Qui furent les premiers habitants qui peuplèrent ma nation ?

Dans ma cosmogonie la pensée indigène est présente, avec son caractère magique et religieux, ses idoles et ses divinités ; ce sont les croyances primaires de ma nation sans les influences du processus de transculturation des débuts du XVIème siècle.

 

Ma recherche a évolué jusque dans la culture méso-américaine, où je ai rencontré un groupe d'écrivains qui ont répondu aux questions qu'i m'étaient demandées ; des anthropologues tel Carlos Castaneda et autres écrivains tels qu'Alejo Carpentier et Gabriel García Márquez m'ont mené vers les courants du Réalisme Magique et du Réel Merveilleux ; alors et déjà de forme consciente, je me le suis approprié comme mon langage pictural.

Sous les concepts de Réalisme Magique, j'ai pu poser mes principales interrogations, mes célébrations et mes peines, mes allégories à d'autres artistes, qui ont suscité mon intérêt particulier.

 

A partir de là j'ai découvert le monde merveilleux de l'anthropologie, et mon modeste dialogue avec elle. Actuellement, je flirt avec la culture sumérienne, en tant que l'une des principales origines de l'humanité.

En cette civilisation j'ai rencontré des légendes du panthéon des dieux sumériens et les supposées origines de l'homme sur la terre. Mon œuvre devient une interprétation de ces « légendes » et son influence sur les principales religions d'aujourd'hui (Certains artistes comme Jérôme Bosch et de Brueghel l'Ancien, peignirent des tableaux moralisateurs où le péché et ses conséquences ou conceptions du monde plutôt philosophiques fondées sur des croyances ou des dictons populaires).

D'autres influences sur mon travail : Renaissance et Maniérisme italien comme Raphaël (1483-1520), Jacopo Carrucci (Pontormo 1494 -1557), Girolamo Francesco il Parmigianino (1503-1540), Pietro Perugino : Le Pérugin (1448-1523) et Albrecht Dürer (1471-1528 peintre de la Renaissance allemande).

Le coq est le dixième signe du zodiaque chinois (rat, boeuf, tigre, chat, dragon, serpent, cheval, chèvre, singe, coq, chien, cochon).Carlos Sablón a réalisé cette peinture pour l'exposition "Zodiaque" organisée par Lukas Kandl peintre du Réalisme magique.

Cette interprétation du Zodiaque chinois énonce particulièrement bien le phénomène de transculturation élaboré par l'anthropologue et ethnologue cubain Fernando Ortiz Fernández, l'origine des citations iconographiques qui la compose est en effet multiple. Outre le signe du "Coq" chinois, le paysage à l'italienne, le chevalier de la fin du Moyen-Age occidental (heaume avec visière), ou encore l'oeuf et l'allusion philosophique ou recherche des origines des hommes (civilisation sumérienne) qu'il transmet, sont autant de pistes de travail ou préoccupations du peintre. "Le garde" est une peinture de transition, elle contient des éléments disparates qui appartiennent à la série antérieure des Femmes, au thème du Zodiaque, à la série de l'Adamu.

Le travail de transmission des cultures est une étape d'assimilation. Elle répond à une recherche d'identité. Les artistes qui migrent d'un pays à l'autre, y résident et puisent de nouvelles sources d'inspiration, sont des vecteurs d'évolution de la culture et des arts. Citons Léonard de Vinci qui fut exilé et résida à la cour du roi François 1er, Goya qui vécut à Bordeaux, et tant d'autres artistes. Le regard observe avec davantage d'étonnement et de nuances tout en apportant une touche personnelle. L'artiste capte la vie qui l'entoure et en transcrit les faits et détails, il agit tel un médiateur entre ce qui est et ce qui devient.

 

Cécile Bouscayrol

La figure féminine évoque les peintures de Raphaël par ses couleurs vives de bleu lapis lazuli, rouge (en particulier la pourpre, l'amarante, le cramoisi, l'écarlate, ou encore l'andrinople) et vert (le vert égyptien est à base de cuivre). Seuls les maîtres reconnus pouvaient avoir des mécènes assez fortunés pour accéder à l'utilisation de pigments précieux. Elle tient entre ses mains un pot de terre et deux épis de blé. L'iconographie représentée synthétise à la fois l'icône de la Vierge et le signe du zodiaque occidental, “une divinité religieuse (Vierge) et Ningursac (déesse sumérienne) évoquant ainsi les origines approximatives de l'humanité.

Derrière elle, le paysage est une allégorie de la peinture renaissante. Les oiseaux apportent une touche de raffinement supplémentaire qui éveille les sens (l'ouïe) et aborde un genre de peinture différent, la nature morte -les anglais disent "Still life" ce qui est plus adéquate- ou "bodegón" (prétextes pour représenter les vanités) qui furent très en vogue dans la peinture flamande du XVIIème siècle , citons le "Concert d'oiseaux de Franz Snyders (1579-1657) conservé au musée du Prado, à Madrid.

 

A la gauche de la Vierge, au pied de l'arbre, un petit macaque peut rappeler les tapisseries de la Dame à la Licorne conservée au musée de Cluny et, en conséquence, corroborer l'allusion aux cinq sens ainsi qu'à sa devise "à mon seul désir". Le titre ajoute une précision quelque peu surprenante puisque cette figure féminine est qualifiée de "Capricieuse" (à moins qu'il ne s'agisse finalement de la vie en elle-même dans un mouvement oscillatoire entre le bien et le mal ?).

Carlos Sablón réalise là un tableau magistral. Il en émane une impression d'espace et d'harmonie. Le regard pensif de la Femme invite à la méditation, la tiare (symbole traditionnel de souveraineté) dont elle coiffée intrigue et oriente la signification générale de l'iconographie sans toutefois en donner la clef, laissant ainsi l'artiste libre de la donner ou non.

 

Cécile Bouscayrol

 

A propos des couleurs du manteau de la Vierge* :

"A partir du XIIIème siècle (un peu avant, même, en certaines région) il doit être bleu pour des raisons à la fois symboliques et iconographiques. Mais ce bleu peut être de n'importe qu'elle nuance, celle que nous appellerions aujourd'hui azur, turquoise, indigo, outremer, etc. ; cela n'a aucune importance ni aucune signification. Ou plutôt cela dépend des préoccupations de l'artiste, du support sur lequel il travaille, de la façon dont il veut faire agir ce bleu sur les autres couleurs. Cela dépend aussi de ses connaissances techniques, des recettes de son atelier, des pigments disponibles sur le marché, à cette date, en ce lieu, pour ce prix. Car cela dépend surtout, du moins pour les oeuvres de grande qualité, des désirs du commanditaire, de la somme qu'il est prêt à payer pour financer l'achat de telle ou telle matière colorante, destinée à peindre en bleu le manteau de la Vierge sur la verrière, la fresque, le panneau de bois ou l'enluminure qu'il fait exécuter. Chaque technique, chaque support de la création artistique possède sa gamme de pigments bleus, du plus ordinaire, tel celui tiré de baies (comme la mûre ou la myrtille) mélangées à un peu de guède, jusqu'au plus coûteux, tel le précieux lapis lazuli."

*Michel Patoureau, Du bleu et du noir : éthiques et pratiques de la couleur à la fin du Moyen ÂgeIn: Médiévales, N°14, 1988. La culture sur le marché. pp. 9-21

Rembrandt, Rubens, Boticelli, Le Parmesan, les grands maîtres de la peinture occidentale inspirent Carlos Sablón qui enchevêtre les références de la Renaissance au XIXème siècle. Les formes sont gracieuses, les matières raffinées, les couleurs harmonieuses. Le tableau engendré est finalement unique, l'artiste a donné sa touche personnelle, madone au long cou de Parmesan mais aussi "citadine", coiffée d'un chapeau de paille noir (Rembrandt) orné de la tour de Babel, majestueuse et sophistiquée devant un paysage à l'italienne évoquant la conquête des Amériques (le navire amiralSanta María de Christophe Colomb).

 

La composition n'est pas nouvelle et pourtant ce n'est plus tout à fait ni Rembrandt, ni Le Parmesan. La citadine ne tient pas l'enfant Jésus dans ses bras, elle ne le regarde pas. Les résonances religieuses ou théologiques ont disparues. Les préoccupations sont celles de ce début du XXIème siècle. Le peintre déroule sous nos yeux une partie de la chronologie de l'histoire de l'art et par la transculturation de son inspiration est cohérent avec son époque. Cette étape marque l'évolution actuelle de la pensée des artistes plasticiens contemporains originaires d'Amérique Latine (descendants d'une multitude de sociétés) qui peu à peu abandonnent ou dévient les références occidentales de leur signification pour en recréer de nouvelles.

 

Cécile Bouscayrol

Ce portrait dans la tradition de l'académie par la pose de trois quart et la noblesse du sujet marque une rupture avec la ligne historique à laquelle se réfère Carlos Sablón. La femme en apparence aristocrate porte un ruban autour du cou comme les coquettes tandis que la robe de velours échancrée dans le dos a la couleur cramoisie des étoffes est de celles portent les reines (Joséphine de Beauharnais par exemple). L'exubérant chapeau dont elle est coiffée pourrait être à lui seul le véritable sujet du tableau, composée de motifs évanescents l'étoffe s'enroule au-dessus de la tête pour former un large ruban aux motifs végétaux puis se noue par devant. La touche de bleu que l'artiste a introduite libère une impression d'immensité, bleu saphir elle contraste avec la tonalité ocre rouge.

 

La modernité de ce portrait est donnée par le traitement du fond, tacheté, motif abstrait qui évoque inconsciemment la fourrure d'un félin. Peut-être rêvons-nous ? L'artiste projette le spectateur à la fois dans le passé et dans le présent. C'est sublime et fascinant. Les réminiscences culturelles sont également à évoquer puisque Carlos Sablón a grandi à Cuba où les femmes se parent de coiffes enrubannées et parfois chargées de fleurs ou de fruits. La coiffe n'est pas une simple parure, elle est aussi une forme de langage qui peut en dire long sur celle qui la porte, de sa situation amoureuse : chasteté, fiançailles, mariage, veuvage ou célibat.

La femme au chapeau est une succession d'interprétations, je dirais "musicales", le chant avant d'être parfait naît du travail préliminaire de vocalises, de l'écoute de l'harmonie, la force des nuances, et le respect du tout (tutti quanti"). La constance de la pensée créative guide le flux des préoccupations artistiques jusqu'à pouvoir enfin les transcrire en langage visuel. Cette intelligence rare et profonde extraite par l'introspection psychique, citons la métaphore "rompre l'os et sucer la substantifique moelle" de François Rabelais, engendre les chefs d'oeuvre de l'histoire de l'art.

 

Cécile Bouscayrol

Ce portrait hiératique se distingue de la prochaine production de Carlos Sablón, moins mature mais tout aussi impulsive. Presque madone par le recueillement exprimé, le geste des mains, les paupières closes, la femme est revêtue d'un manteau et coiffée d'un étrange chapeau. En arrière plan, un paysage de style Renaissance délimite l'horizon, les arbres se dressent vers le ciel bleu azur.

Ce tableau marque les "débuts" déjà ingénieux, exubérants, qui tendent vers le fantastique -je préfèrerais dire "sensationnel" afin de libérer le travail de Carlos Sablón de la mouvance "Réalisme magique" dit aussi "Visionnaire". Le manteau mordoré n'est plus tout à fait un brocard mais plutôt une parure composée de feuilles végétales -sorte d'hymne à la nature- tandis que le chapeau en est l'allégorie, les méandres du drapé aux nuances de vert se métamorphosent en oiseau au plumage translucide et bleuté, bientôt phénix.

 

Cécile Bouscayrol

La ligne artistique que Carlos Sablón développe en peignant successivement ses femmes au chapeau révèle plusieurs facettes de sa recherche picturale et de sa personnalité. La référence à l'histoire de l'art en est la plus évidente. L'art du portrait a été abordé en Occident par presque tous les peintres du moyen-âge au début du XXème siècle. La manière de Carlos Sablón s'est peu à peu perfectionnée et d'une interprétation quelque peu "académique", il a su trouver sa propre originalité. Son inquiétude à observer le monde l'incite à l'introspection et à transcrire dans un souci permanent de l'esthétique le mystère de la vie.

 

La "Femme au chapeau" de profil montre la nécessaire étude chromatique préalablement réalisée (à force de travail, elle devient plus spontanée), associée au jeu des formes -le drapé notamment hérité des exercices des Ecoles Beaux-Arts- et stylisation avec les mèches en volutes de la chevelure, ainsi que la vision symbolique : boucles d'oreille en croissant (là aussi un jeu de contradiction semble exister : princesse ou gitane ?). Mais dans ce tableau, l'artiste n'est pas à l'apogée de son art, la ligne n'est pas encore libre, la couleur harmonieuse et le sens caché subtile.

 

Rembrandt grand collectionneur de chapeaux et de costumes dépeignit son épouse Saskia ainsi coiffée de chapeaux raffinés et parée d'élégants accessoires. Le portrait également de profil est un prétexte à la sophistication. L'ostentation est de mise : tissus de velours, dentelles, aigrettes et autres plumes, fourrures, joyaux ou perles fines. Cette ostentation du maître de la peinture hollandaise n'est cependant pas la préoccupation de Carlos Sablón qui, au fur et à mesure qu'il perfectionne la technique, la métamorphose en une sublime exaltation des matières en mouvement.

 

Cécile Bouscayrol

Peintre visionnaire

Carlos Sablon, est un jeune artiste cubain, mais il est déjà bien connu dans le monde confidentiel et assez fermé des peintres visionnaires, des chantres de l’imaginaire.

L’artiste Bruno Altmayer, grand prix Léopold Sédar Senghor des Arts 2015 du Cénacle Européen des Arts & des Lettres, ne m’en fit que des éloges. Par ailleurs le simple fait d’appartenir au célèbre groupe d’artistes « Libellule » est déjà une référence des plus crédibles.

Combien même s’il voulait se soustraire Carlos Sablon aurait bien du mal à nous voiler ses affinités électives, avec les écoles florentines ou flamandes. Ce qui est plutôt rassurant, à l’heure où un certain art officiel s’ingénie de vouloir nous faire prendre pour de l’art, ca qui n’est que fumisterie, détournement de produits manufacturés et autres insipidités stériles dévalorisant l’idée même de l’art.

Carlos Sablon possède une remarquable maîtrise technique et plastique, il nous suffira d’observer ses drapés, la beauté esthétique de ses personnages plongés dans un univers mystique ou ésotérique où le symbole est roi.

L’oeuvre de Carlos Sablon est une perpétuelle interrogation sur l’origine de la vie, sur son devenir. Chacune de ses oeuvres révèle une poésie pour l’humanité.

Une vision symboliste sous sa forme syncrétique. Mélange des cultures, lien étroit entre les légendes et le réel, sans écarter l’idée même du chamanisme.

 

 

Michel Bénard.

Lauréat de l’Académie française.

Chevalier dans l’Ordre des Arts & des Lettres.